Des traits d’acrylique noire jaillissent, aériens, nerveux. Ils courent sur le papier, se croisent, se percutent,  s’emmêlent, s’étalent parfois en éclaboussures en donnant soudain au dessin de la matière pour se fixer et trouver sa forme.

Le geste est ample, on devine la main au travail, le poignet souple qui va à l’aveugle fouiller la page blanche pour que surgissent des silhouettes anthropomorphes, des animaux plus ou moins hybrides ou encore des organismes primitifs emprisonnés dans des minéraux indéfinissables. L’artiste cerne ensuite sa création en peignant un fond qui immobilise tous ces trajets turbulents dans des ensembles organisés où les lignes pas tout à fait domptées vibrent encore et animent les silhouettes. 

Si le vocabulaire pictural de Laëtitia Deschamps prend naissance dans le bestiaire des contes il se transforme rapidement en un bestiaire fantastique où les images d’animaux se mélangent pour donner des êtres étranges. On reconnait une tête d’ours, un chacal, une queue de poisson, un cheval et des humains arrivés dans le chaos en invités de marque. Parfois une tête seulement ou un semblant de main, un corps contorsionné qui essaie de se libérer de sa condition graphique peut-être.

Les traits ne sont pas anguleux, pas d’agressivité non plus. Les volumes, les courbes donnent à l’œuvre une impression de calme, de sérénité dans ce qui ressemble au final à un exercice d’équilibriste. Ce n’est ni un inventaire ni une arche de Noé mais une sorte de rassemblement d’êtres qui ont perdu une partie de leur identité et qui témoignent par leurs acrobaties d’une condition transitoire et fragile.

Nous sommes devant une peinture/dessin qui se découvre au fur et à mesure que le travail avance, qui se solidifie en blocs suspendus sur l’espace de la feuille de papier. Comme si le désordre à peine achevé, organisé, ne demandait qu’à reprendre de l’activité dans le regard des spectateurs. Je pense à certains dessins automatiques d’André Masson, à Wols, aux aquarelles d’Henri Michaux, à Dado ou à Fred Deux sans pour autant trouver une réelle parenté hors celle de l’élan premier et de l’expérimentation. Peinture narrative, sérieuse mais ludique, Laëtitia Deschamps joue une partition personnelle, invente un pays peuplé de créatures cosmopolites que le regard apprivoise peu à peu pour nourrir l’imagination et construire sa propre vision du récit.  

Jacky Essirard